Paraguay – Le massacre de Curuguaty : témoignage d'une justice partiale

 2017 03 paraguay

 

Le Paraguay est la nation la plus oubliée d’Amérique Latine. La dictature Stroessner (1954-1989) marque toujours profondément le pays : détention des terres et du pouvoir politique par quelques familles, taux élevé de pauvreté et de nombreux cas de violences et de détentions arbitraires pour ceux qui dénoncent cette situation. Le « massacre de Curuguaty » illustre ce contexte, la lutte de l’accès à la terre et le fléau de la corruption judiciaire.

Le 15 juin 2012, 300 policiers évacuent la soixantaine de campesinos[1] des 2000 ha de terres inutilisées à Curuguaty. Bilan: 11 civils et 6 policiers tués.

A l’origine, la tension entre le président progressiste Lugo, partisan d’une réforme agraire, et les grands propriétaires dont l’un d’entre eux, l’entreprise Campos Morumbi[2] qui cherchait, sans droit ni titre, à s’emparer du bien et à en déloger les paysans. L’appareil judiciaire corrompu obtint l’appui de la police et cette intervention brutale entraîna la mort de 17 personnes et un coup d’Etat destituant le Président Lugo.

Par la suite, 11 des campesinos présents furent incarcérés pour tentative d'homicide, occupation illégale et association criminelle. Un procès totalement partial s’ouvre alors ; l'enquête établit qu'aucune victime n'a été tuée par les armes des occupants sans pour autant accuser les forces armées et finit par écarter les victimes civiles pour se concentrer sur la mort des policiers.  Rejetant les avocats commis d’office, les accusés et les associations firent appel à des avocats bénévoles ; la Fondation Pour les Droits Humains intervint et finança les frais de déplacement et d'hébergement de la défense. 

Le procès s’est achevé le 11 juillet 2016. Les 11 inculpés ont été déclarés coupables ; certains s’en tirèrent avec des peines légères et furent relâchés compte tenu du temps déjà passé en détention. En revanche, 4 personnes écopèrent de 18, 20 et 35 ans de réclusion.  Ce verdict a été critiqué par tous les défenseurs des droits, par le Haut-Commissaire aux Droits de l'Homme de l'ONU ainsi que par les associations locales, l'Eglise et les médias paraguayens et latino-américains. Depuis, des recours ont été déposés aux niveaux national et international.  En attendant l’issue des procédures, les familles ont installé un campement face au Palais de Justice d'Asunción, en signe de protestation.

Jean-Pierre Aldeguer


[1] Fermiers et ouvriers agricoles.

[2] Dont le propriétaire Blas Riquelme, qui fut aussi sénateur et président du Parti Colorado, parti politique du dictateur Stroessner possédant des ramifications dans tout le pays. L'entreprise a déjà été dénoncée pour déplacement illégal de populations indigènes.

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